Appel à communications : Vers une histoire du livre manuscrit et de ses usages dans l’espace sahélo-saharien (XVIe – XXe siècles)

16 June 2017

Colloque à Rabat, les 9 et 10 novembre 2017

À l’initiative du Centre Jacques Berque, un groupe de chercheurs s’est réuni en octobre 2016 à Marrakech autour des manuscrits de l’Ouest saharien et de leur usage. L’objectif était de constituer un premier réseau de chercheurs et d’institutions, appelé à s’élargir, susceptible de faciliter les échanges scientifiques et la formation dans le cadre d’un programme à mettre en place sur plusieurs années. Dans cette perspective, le groupe a décidé d’organiser un premier colloque qui lancera le projet, sur une thématique assez large, pour rassembler des intervenants et poser les jalons de futures rencontres. L’IRHT (CNRS, Paris), la Chaire d’études africaines comparées de l’EGE et le CES (Centre des études sahariennes, Rabat) sont partenaires dans l’organisation de ce colloque.

Responsables : Sabrina Mervin (CJB) et Ismail Warscheid (CNRS/IRHT).

Depuis le Moyen Âge tardif, les sociétés de l’aire sahélo-saharienne sont de grands producteurs et consommateurs de l’écrit. Dans une zone allant de la vallée du Sénégal aux montagnes du Hoggar et de l’Aïr, l’essor de l’érudition musulmane, en milieu sédentaire comme en milieu nomade, a pour conséquence la propagation massive d’« écritures ordinaires », selon l’expression de Roger Chartier, qui sont notamment liées à l’institution du notariat ; il s’agit d’un phénomène par ailleurs observable dans de nombreux contextes ruraux du monde arabo-musulman des temps modernes. De plus, l’acculturation à l’islam savant donne lieu à l’émergence progressive d’une riche tradition littéraire couvrant toutes les disciplines du savoir musulman ainsi que les belles-lettres (Rebstock, 2001; Hunwick, 2002; Stewart, 2016). Ce faisant, un commerce de livres florissant se développe à l’échelle transsaharienne qui étend ses réseaux du Caire et des villes du Maghreb jusqu’à la savane (Krätli/Lydon, 2011, Jeppie, 2011). Il a pour corollaire la multiplication de bibliothèques privées (khizāna, pl. khazāʾin) au sein desquelles les ouvrages classiques côtoient la production intellectuelle de l’époque (Touati/Belabid, 2017).

L’étude de ce phénomène est restée, pendant longtemps, relativement marginale dans la recherche africaniste, en particulier en France. Seules les collections de manuscrits de Tombouctou ont acquis une certaine visibilité sans pour autant faire l’objet d’un dépouillement scientifique systématique (Triaud, 2014). Néanmoins, depuis une vingtaine d’années, les projets de numérisation de manuscrits se multiplient, les éditions critiques se font de plus en plus nombreuses, une historiographie s’appuie sur des textes produits par des lettrés sahariens et des études de recueils de fatāwā démontrent l’importance de cette littérature pour écrire une histoire sociale et culturelle de l’espace saharien à partir de voix endogènes (Osswald, 1993 et 2016 ; Ould El-Bara, 1998 et 2009; Lydon, 2009; Hall, 2011; Warscheid, 2017).

Le colloque entend s’inscrire dans ce renouveau des études sur l’islam sahélo-saharien et ses fondements scripturaires en lançant un chantier aussi vaste qu’inexploré, à savoir celui d’une histoire du livre manuscrit et de ses usages dans les zones désertiques de l’Ouest africain entre le XVIe et le début du XXe siècle. Pour ce faire, nous invitons des contributions s’articulant autour de quatre grands pôles thématiques qui visent à penser le livre manuscrit comme un objet social dont les formes et les manières d’appropriation ont été multiples.

Il s’agit premièrement de s’interroger sur l’objet « manuscrit saharien » lui-même. Quelles sont ses spécificités, s’il en a ? Quelles langues transmet-il, quels contenus ? Peut-on dresser un panorama de la production ?
On se penchera ensuite sur la circulation de manuscrits à des échelles locales et transrégionales. Comment l’échange de livres s’intègre-t-il dans le système de la transmission du savoir en Islam ? Quel rôle a-t-il joué au sein d’institutions telles que le compagnonnage entre maître et disciple (suhba) ou le voyage d’études (rihla) ? Il faudra également se pencher sur les aspects matériels et économiques de ces dynamiques d’échange. Quel a été l’impact des contraintes du milieu désertique, comme la rareté du papier, les déplacements continus des groupes nomades qui affectent les possibilités de stockage de livres ? Que peut-on dire des modalités contractuelles des transactions ayant pour objet les manuscrits ? La question concerne non seulement les formes d’acquisition, mais aussi celle de la conservation mobilisant des dispositifs comme le waqf/ḥubus. L’exploration de telles pistes devrait ouvrir sur une histoire culturelle de la circulation du livre manuscrit qui s’affranchit du prisme unique du commerce caravanier dès lors qu’il s’agit d’étudier les dynamiques transrégionales au Sahara pré-moderne.

Le troisième champ thématique que le colloque souhaite aborder est celui des usages du livre manuscrit à l’intérieur des différentes communautés sahélo-sahariennes. Le recours au livre comme modalité d’expression culturelle soulève la question de l’appropriation des genres littéraires et des disciplines savantes de l’islam par les populations locales. Il nous invite à réfléchir sur la genèse d’une pensée et d’une esthétique vernaculaire, sur la dialectique entre lecture et écriture, sur les rapports entre consommation et création de biens littéraires. Pour le cas saharien, l’interaction complexe entre prose et poésie comme modes narratifs semble particulièrement significative à cet égard. Il convient aussi de s’interroger sur la mobilisation du manuscrit à des fins rituelles dans le cadre des pratiques dévotionnelles et magiques. Quelle a été, par exemple, la place du livre manuscrit dans les séances liturgiques confrériques pendant lesquelles, jusqu’à nos jours, la récitation de textes intervient comme un élément clé ?

Enfin, la quatrième thématique s’intéresse aux acteurs, c’est-à-dire à la figure du copiste-calligraphe mais aussi à tous ceux impliqués, de près ou de loin, dans la fabrication, la conservation, la circulation et le commerce des manuscrits. Elle traite aussi des institutions et, particulièrement, de la bibliothèque. En effet, si l’histoire du livre manuscrit arabe est intrinsèquement liée à une histoire de la bibliothèque en Islam (Touati, 2003), celle-ci reste largement à écrire pour l’espace sahélo-saharien.

Le colloque aura lieu à Rabat les 9 et 10 novembre 2017 ; il sera précédé, le 8 novembre, par une conférence de Roger Chartier, professeur au Collège de France.

Les chercheurs souhaitant participer au colloque sont priés d’envoyer :

une proposition (un titre et un texte entre 200 et 250 mots, 1000 et 1500 signes)
en français, en arabe ou en anglais
par message électronique portant la mention : Colloque manuscrits
adressé à : secretariat@cjb.ma
avant le 20 juillet 2017.

Un comité scientifique examinera les propositions. Les auteurs seront avisés fin juillet si leur contribution a été retenue. Les participants sont invités à proposer des communications inédites ; les meilleurs d’entre elles seront sélectionnées pour être publiées dans un numéro de revue.

Chaque participant s’assurera du financement de son séjour à Rabat pour le colloque ; les organisateurs et leurs partenaires apporteront, dans la mesure des moyens réunis, un soutien à ceux qui en feront la demande, particulièrement aux jeunes chercheurs.

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