Appel à Contributions pour la revue Politique africaine: Crises et chuchotements au Sahel

29 August 2012

Coordonné par Vincent Bonnecase (CNRS) et Julien Brachet (IRD)
Politique africaine (www.politique-africaine.com)

Nul ne doute que l’Afrique sahélienne est aujourd’hui une région « en crise ». On peut néanmoins se demander à quel point une telle appréciation est nouvelle, tant les discours sur les crises sahéliennes semblent être permanents depuis que la notion même de « Sahel » a pris son sens géopolitique, dans le contexte de la famine de 1972-1973, pour désigner un ensemble de pays africains essentiellement caractérisés par la sécheresse, la faim et la pauvreté. L’espace régional ainsi dénommé a d’emblée émergé comme un espace en crise sur la scène internationale. Depuis lors, son histoire se caractériserait par une longue série de catastrophes, particulièrement aiguës ces dernières années aux niveaux politique, alimentaire, sécuritaire, écologique, migratoire ou religieux. Celles-ci sont surtout particulièrement importantes aux yeux du monde depuis que le Sahel n’est plus considéré comme une simple périphérie, mais comme une zone disputée dont la déstabilisation pourrait avoir des répercussions lointaines, notamment en Europe.

De fait, les signes de crises, ouvertes ou latentes, ne manquent pas si l’on considère les évolutions récentes qu’ont connues la plupart des pays sahéliens. Plusieurs de ces pays ont subi des coups d’État ces dernières années (la Mauritanie en 2008, le Niger en 2010 et le Mali en 2012) ainsi que des rébellions armées (Mali, Niger, Tchad), qui ont mené, dans le cas malien, à une partition de fait du pays depuis avril 2012. Ces troubles politiques sont intervenus sur fond de grandes difficultés sociales et économiques : tandis qu’en 2008, plusieurs villes, parmi lesquelles Nouakchott, Niamey, Ouagadougou et de nombreuses villes secondaires, étaient touchées par d’importants mouvements « contre la vie chère », les populations rurales restent soumises à une forte vulnérabilité alimentaire, laquelle s’est traduite par de nouvelles alertes à la famine en 2010 et en 2012. Parallèlement, l’ensemble de l’espace sahélien apparaît en proie à une criminalité grandissante et à l’action difficilement contrôlable de groupes armés, dont certains se réclament d’un islam radical, alimentés parfois par les prises d’otages, plus fréquemment semble-t-il par les trafics de cigarettes, de drogues ou d’armes.

L’ensemble de ces faits et phénomènes, unanimement désignés comme révélateurs de crises, ont déclenché la mise en ¦uvre de politiques publiques spécifiques, aux échelles nationales, régionales et internationales. Or, ces crises et les politiques qui leurs répondent sont d’autant plus visibles que le Sahel est récemment devenu une région hautement stratégique, théâtre de transformations sociales dont les enjeux économiques, politiques et sécuritaires dépassent largement le cadre de ses frontières. Mais derrière les cris des médias et des politiques en la matière, derrière cette vision d’un Sahel qui serait au bord de l’implosion sous la veille inquiète de l’Europe et de l’Amérique, il convient d’interroger ce qui se chuchote, loin des micros, dans les rues des villes et des villages autant que dans les couloirs des organisations régionales et des institutions internationales. Nous proposons donc de déplacer le regard des seuls faits saillants qui mettent actuellement en lumière l’Afrique sahélienne, pour les interroger à l’aune de la vie quotidienne des populations ainsi qu’à celle des pratiques habituelles des acteurs institutionnels à quelque échelle que ces derniers puissent intervenir.

L’objectif de ce dossier est double. Il vise d’abord à replacer les tensions les plus visibles, qui concourent aujourd’hui à ériger les pays sahéliens en un espace en crise, dans les contextes ordinaires qui les ont produits. Les manifestations les plus patentes des crises, qu’il s’agisse de coups d’État, de sécession politique, de luttes armées, de radicalisations religieuses, de poussées de la criminalité ou de forte paupérisation, ne sauraient être comprises dans leur complexité dès lors qu’elles sont appréhendées isolément, comme si elles faisaient sens en elles-mêmes ou qu’elles marquaient une nette rupture par rapport à leur environnement social et historique. N’y a-t-il pas un effet déformant dans cette propension à ne considérer les sociétés sahéliennes qu’à travers le prisme de crises, qui sont certes synonymes de bouleversements réels pour une partie des populations locales, mais dont la grande visibilité tient aussi à leur intense médiatisation ? Outre qu’il est sans aucun doute possible de lier un certain nombre de ces faits les uns aux autres, en quoi présentent-ils une continuité avec les réalités moins visibles qui les entourent ou les précèdent ? Dans quelle mesure, a contrario, peut-on parler d’une déstabilisation croissante de l’espace sahélien, dont la situation malienne serait l’illustration la plus emblématique ? Ce qui est considéré comme crise au niveau international est-il également perçu comme tel par les populations sur place, directement ou indirectement concernées?

En parallèle, ce dossier vise également à interroger les effets des politiques de crise mises en ¦uvre au Sahel ces dernières années, que ces politiques soient tout à fait nouvelles ou qu’elles ne soient que le prolongement de politiques antérieures par d’autres moyens. Il est classique de lire ce qui est désigné comme crise non pas seulement comme une réalité sociale, mais aussi comme un mode de gouvernement de cette réalité : décréter la crise est aussi pour de multiples acteurs une manière de gérer certaines situations. De fait, une telle qualification a suscité au Sahel la multiplication de dispositifs nationaux et transnationaux, en particulier d’aide et de contrôle. Ces derniers, tout en prétendant sécuriser la région, principalement d’un point de vue international, ont pu aussi constituer des facteurs d’insécurité pour les populations locales. Ils ont pu également donner lieu à de multiples instrumentalisations et réappropriations, concourant à redessiner de nouveaux rapports de pouvoir à différentes échelles. Afin de saisir dans quelle mesure ces dispositifs participent d’une transformation des sociétés sahéliennes, il s’agit d’appréhender au mieux l’ensemble de leurs incidences, non pas seulement sur les objets bien identifiés contre lesquels ils prétendent lutter directement et officiellement, mais aussi et surtout sur l’ensemble des domaines de la vie ordinaire des populations.

Les entrées thématiques envisageables sont nombreuses, parmi lesquelles, sans exhaustivité ni distinctions exclusives :

- Crises politiques, coups d’État, mobilisations sociales ; politiques de retour à l’ordre institutionnel, politiques de renforcement de la démocratie.

- Crises alimentaires et famines, crises écologiques, crises démographiques ; politiques d’aide alimentaire et de développement rural, politiques d’aide aux réfugiés, politiques familiales.

- Crises sécuritaires, terrorisme, trafics humains et marchands ; politiques de coopération militaire, policière et douanière, politiques anti-terroristes.

Dates principales

30 Septembre 2012 : résumé (une page maiximu) à envoyer à Vincent Bonnecase (CNRS) et Julien Brachet (IRD)

30 décembre 2012 : envoi des articles (8000 mots) dont les résumés ont été retenus par les coordinateurs

Après sélection par le comité éditorial de Politique africaine, les articles acceptés paraitront dans le numéro de juin 2013.

Contact vincentbonnecase@yahoo.fr et Julien.Brachet@ird.fr

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